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« Belgium4Assange » est  composé de quelques personnes parmi lesquelles : Lieven De Cauter, Marie-France Deprez (du comité Free Assange), Vincent Engel (écrivain, professeur à l’UCLouvain), Vasantha Fagard, Christophe Marchand (avocat), Marc Molitor (journaliste), Delphine Noels (réalisatrice), Pascale Vielle (professeure à lUCLouvain), ainsi que de l’association Carta Academica. Belgium4Assange œuvre pour la défense de la liberté dexpression et le droit à linformation.

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DOSSIER SUÉDOIS

Julian Assange serait un dangereux pervers sexuel…

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RUSSIAGATE

Julian Assange aurait collaboré avec Poutine pour favoriser l’élection de Donald Trump…

DOMMAGES HUMAINS

À la suite des révélations de Wikileaks en 2010, des informateurs et des innocents auraient été assassinés…

Dommages humains imputables aux révélations de 2010

 

  1. Introduction

Un certain nombre d’informations, de rumeurs, d’affirmations plus ou moins péremptoires sont faites à propos de la question des dégâts possibles imputables à la publication par Wikileaks des « Afghan et Iraq war logs » (c’est à dire les milliers de rapports sur les opérations de terrain des troupes américaines et autres en Afghanistan et Irak)  ainsi que des câbles de la diplomatie américaine.  Certains ont estimé que WL pouvait porter une responsabilité si les documents publiés comprenaient des noms d’informateurs des troupes américaines en Afghanistan, ainsi que des interlocuteurs des diplomates américains dans différents pays autoritaires, lorsque ces diplomates rencontraient discrètement des opposants ou divers types d’activistes, par exemple en matière de droits de l’homme. Publier des documents non expurgés de ces noms pouvait entraîner des représailles pour ces « informateurs » et d’ailleurs, dans le cas afghan, des groupes talibans avaient annoncé qu’ils examineraient de près les documents publiés. Cette problématique se double et s’obscurcit de conflits entre Wikileaks et certains des journaux avec lesquels le site avait travaillé, notamment le Guardian et le New York Times. Tout cela pollue en quelque sorte les appréciations qu’on peut porter sur WL et Julian Assange, et affaiblit chez certains le soutien nécessaire pour empêcher son extradition. Reprenons les différents points.

 

2) « Afghanistan War Logs »

Ce qui est sûr en tout cas, pour les documents relatifs à l’Afghanistan :

  • Le 25 juillet 2010, trois journaux, le Guardian, le New York times et le Spiegel publient un certain nombre de documents relatifs à la guerre en Afghanistan, pour la période de 2004 à 2009. Ils sont extraits d’une banque de données de 91.000 documents. Un premier examen fait par WL et les journaux a permis de créer deux catégories : ceux qui semblent ne pas présenter de dangers pour les gens nommés, le plus souvent parce qu’ils sont déjà connus, ou parce que l’armée ne les désigne pas entièrement. Ce sont 72.000 documents, qui sont publiés intégralement sur le site Wikileaks le même jour. Wikileaks annonce retenir 15.000 documents qui sont plus délicats quant aux noms éventuellement cités et qui seront donc expurgés par WL avant d’être publiés ultérieurement (voir : le script du film « We steal the secrets » ; un article du Spiegel et un autre ; une interview d’Assange — surtout page 7 – et une autre).

  • Un journal concurrent extrait, des documents publiés, des dizaines de noms (sans les citer bien sûr) qui pourraient, selon lui, être mis en danger par la publication. On ne connaît pas vraiment cependant la nature de ces noms : informateurs, personnalités connues, responsables locaux, maires, gouverneurs ? Il est possible que s’y trouvent des gens que les talibans connaissent déjà de longue date rien que par leur statut officiel. 

  • WL avait prévenu le Pentagone et proposé de leur envoyer les fichiers pour qu’il les aide à effacer les noms « à risque ». Le Pentagone a refusé et, en outre, a menti en disant que cette requête et discussion n’avaient jamais eu lieu. Wikileaks a alors publié les preuves de cet échange.

  • Les autorités – Secrétaire à la Défense, Pentagone, Maison-Blanche – déclareront que les révélations n’ont pas causé de dommages aux troupes américaines. Elles parleront de risques graves pour la sécurité de leurs alliés afghans, informateurs, interprètes etc…, mais elles déclarent aussi qu’aucune perte ou dommage ne leur est connue parmi eux. Le porte-parole de l’OTAN à Kaboul déclare n’avoir connaissance d’aucun cas de représailles. Dans l’acte d’accusation utilisé pour demander l’extradition de Julian Assange, une dizaine d’exemples de cas (sans donner les noms) sont avancés dans lesquels les noms n’ont pas été effacés. Mais il est reproché une mise en danger de ces personnes, sans que soit mentionné ou reproché de représailles effectives sur ces personnes (Voir ici et , dont on pointera cet extrait : «  But Manning has insisted that he sent WikiLeaks only low-sensitivity categories of files that he believed would shed light on U.S. war fighting and statecraft. Three years of journalistic scrutiny into the effects of the leaks could not uncover a case of an intelligence source who was killed or injured because of the disclosures. The military’s position took another hit Wednesday, as the former brigadier general who headed the Information Review Task Force investigating the leaks said that he had never heard that a source named in the Afghan war logs was killed. » Voir également ici.)

  • Lors de son procès, le soldat Bradley Manning ( devenu Chelsea Manning) a expliqué avoir envoyé à Wikileaks seulement les rapports les « moins sensibles » parmi ceux qu’elle a pu voir. Lors de ce même procès un exemple d’informateur assassiné par les talibans a été avancé, et puis ce cas a dû être retiré des débats lorsqu’il est apparu qu’il n’était pas cité dans les rapports diffusés par WL et n’avait donc rien à voir.

  • Sur le fond, les documents donnent une image assez désastreuse de la guerre en Afghanistan. Les pertes civiles sont nombreuses, et des crimes de guerre semblent clairement ressortir de cette documentation, commis par les Talibans certes, mais aussi par des unités américaines et même européennes. 

  • Le gouvernement australien a mis en place une « task force » pour évaluer l’impact des fuites sur l’activité des troupes australiennes engagées en Afghanistan. Leur conclusion est qu’il n’y a pas eu de dégâts humains ni pour les troupes australiennes ni pour leurs informateurs et collaborateurs afghans (voir ici, et on pointera cet extrait : « The task force reported to Defence Minister that the aggregate effect of the documents was to "paint a grim picure of operations in Afghanistan and of Pakistan's role in the region." The documents were tactical level operational reports containing "information that is now sufficiently aged that it poses minimal threat". It was "unlikely" that Australian or allied forces would be directly endangered by the leaks.10 The leaked documents did not contain "any significant details about operational incidents involving Australians beyond that already publicly released." The task force also investigated "whether WikiLeaks published any information that could put Afghan nationals at risk of retribution for their work with Australian forces. The investigation found that no Afghans with whom Australia has worked are identifiable, other than those who work with Australia openly, such as officials and community figures."11 This sober assessment contrasted with a more sensationalist claim by the Australia Defense Association lobby group that the "disclosures risked endangering Coalition troops and would bolster Taliban insurgent propaganda"."12 The contrast between evidence and rhetoric would continue in many subsequent releases by Wikileaks ».)

  • Des tensions se produisent déjà, dans le feu de l’action de la préparation de cette publication, entre Julian Assange et certains journalistes du Guardian avec lesquels WL prépare cette publication. Plus tard, deux journalistes du Guardian évoqueront un comportement insouciant de JA à l’égard des possibles dommages aux informateurs afghans. Cette affirmation est démentie par deux autres participants à ces échanges, un journaliste australien et un journaliste du Spiegel, qui feront même des témoignages écrits signés en ce sens. Au contraire disent-ils, JA a fait un travail intense pour rayer les noms, demandant même aux journaux de postposer la date de publication, ce qu’ils auraient refusé (voir ici et .)

3) « Irak War Logs »

Les documents relatifs à la guerre en Irak sont publiés le 22 octobre 2010. Il s’agit de près de 400.000 documents. Ils sont livrés à de nombreux journaux qui en publient une sélection, parmi lesquels Der Spiegel, The Guardian, The New York TimesAl JazeeraLe Monde, the Bureau of Investigative Journalism,  et The Iraq Body Count project, une organisation qui relève le nombre de victimes en Irak.

Wikileaks publie l’intégralité des rapports. Ils sont expurgés de noms « sensibles », ce qui ne crée donc guère de controverses à cet égard. 

Les informations révélées dans ces « Irak war logs » ou « Diaries » ou « carnets de guerre » sont particulièrement riches à bien des égards. Ils montrent aussi le chaos d’un pays ravagé par le jeu de nombreux acteurs intérieurs et extérieurs, le nombre élevé de victimes civiles, de fréquents crimes de guerre et des troupes américaines livrant de nombreux détenus à la torture d’unités spéciales irakiennes. 

4) Le « Cablegate », les documents de la diplomatie américaine

A partir du 28 novembre 2010, Wikileaks commence la publication de rapports de la diplomatie américaine, c’est-à-dire des « câbles » ou télégrammes envoyés régulièrement à Washington par les ambassades américaines dans le monde (période 1966 – février 2010) . C’est une publication progressive, en concertation avec de nombreux médias dans le monde. Elle s’étale du 28 novembre 2010 au 19 mars 2011. Ces documents fournissent une masse d’informations utiles pour comprendre et apprécier la situation dans de nombreux pas.

Tous les documents publiés alors sont expurgés d’éventuelles données « sensibles ». 

Au 19 mars, 6.000 télégrammes ont été publiés, sur un total de 251.000. A l’été 2011, on approche les 20.000. Mais le 2 septembre 2011, Wikileaks publie l’intégralité des 251.000 télégrammes, non expurgés.

Que s’est-il passé ? Deux choses. D’abord la terrible imprudence d’un journaliste du Guardian, David Leigh. Assange lui avait remis l’adresse où il pouvait télécharger les 251.000 câbles, ainsi que la clé de (dé)cryptage sans laquelle il est impossible de les lire. Dans un livre publié en février 2011, David Leigh mentionne intégralement cette clé (on ignore l’intérêt d’une telle mention …). Il explique qu’Assange lui avait dit qu’elle ne serait valable que peu de temps. Mais il a confondu : c’était l’emplacement du fichier qui ne serait valable que peu de temps (voir ici et .)

Ensuite le rôle trouble d’un ancien collaborateur de WL, évincé en août 2010. Outre qu’il est parti en détruisant une série de fichiers appartenant à WL, il aurait permis l’association entre cette clé et les fichiers des câbles, répliqués en plusieurs endroits sur le web (par sécurité). Bref, d’autres médias et sites, norvégien, allemand, américain, parviennent à entrer en possession des fichiers, annoncent les détenir et commencent à les publier. Wikileaks décide alors de les publier intégralement le 2 septembre 2011, pour d’une part permettre aux informateurs potentiellement en danger (qui n’auraient pas encore été avertis) d’être au plus vite alertés et se mettre à l’abri si nécessaire (si cela n’a pas déjà été fait, cf ci-après) et, d’autre part, éviter toute manipulation des textes des rapports dont WL publie les originaux authentiques (voir ici).

Il est nécessaire aussi de savoir que

  • avant la première publication limitée, fin novembre, WL a proposé au Département d’État de lui remettre une copie de tous les câbles de sorte que le Département US efface lui-même tous les noms qu’il jugerait risqué. Le Département (Hillary Clinton à l’époque) a refusé.

  • WL annonçait une publication progressive de ces câbles, sur plusieurs mois. Le New York Times a informé à l’avance le Département d’État du calendrier des publications de décembre 2010, avec les thèmes et pays concernés. Celui-ci avait donc le loisir de prévenir rapidement les sources « à risque ». 

  • entre novembre 2010 et septembre 2011, lors de la publication progressive des câbles, WL travaillait dans de nombreux pays avec diverses ONG  actives dans la défense des droits de l’homme, y compris Amnesty International et Human Rights Watch, pour expurger les câbles de données sensibles.

  • sur l’ensemble des documents, 5.652 documents sont classés « secret », 101.748 documents classés « confidentiel » et 133.887 documents « non classés ». Aucun « top secret ».

  • plus d’un million de personnes, dans les administrations comme dans des sociétés privées sous-traitantes, avaient en fait une accréditation pour avoir un accès pas trop difficile à ces documents. Ce constat a donné lieu à de nombreuses critiques et controverses.

  • quelques dommages ont été signalés, de personnes qui ont quitté précipitamment leurs fonctions ou lieux de travail. Mais pas de traces d’assassinats (voir ici, ici, encore ici, encore là, et finalement ici.)

  • la task force australienne mentionnée plus haut a fait le même exercice pour les câbles et n’a pas relevé de dommages humains.

  • ceci dit, il n’est pas impossible que des dommages aient eu lieu et ne soient pas ou mal recensés. Mais rien n’est prouvé. Il est possible aussi que depuis lors (cela va faire dix ans) , des personnes aient  été victimes d’attentats talibans, mais il est difficile de mettre cela en relation avec des révélations qui ont eu lieu dix ans plus tôt.

  •  en fait, la Maison Blanche a admis qu'elle avait intentionnellement menti sur l'impact supposé « afin de renforcer les efforts juridiques pour fermer le site WikiLeaks et porter des accusations contre les auteurs des fuites » (voir ici et ). 

  • enfin, la requête d’extradition américaine ne comprend pas d’incriminations relatives à des dommages avérés à des personnes, sauf de « mise en danger »