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  • Vincent Engel

Assange et les biais cognitifs

Mis à jour : janv 22


Une chronique d’Annemie Schaus et Vincent Engel

première publication sur le site du Soir


Les défenseurs de Julian Assange doivent se battre contre deux types d’ennemis : les États qui ont décidé de faire taire le fondateur de Wikileaks, mais aussi les citoyennes et citoyens, voire certaines organisations internationales, qui se sont laissé convaincre par la campagne de désinformation et de calomnie orchestrée par les États-Unis. Et il est difficile de dire quel ennemi est le plus redoutable…


Que ce soit sur le fameux (fumeux) dossier suédois – les allégations de crime sexuel, dont on sait aujourd’hui qu’il s’agissait d’une pure diffamation et d’une procédure suédoise sous pression américaine –, celui du Russiagate ou des câbles diplomatiques, toutes les accusations que les médias, sociaux ou non, relaient à l’encontre de Julian Assange sont fausses. Un travail considérable a été mené par ses défenseurs pour les dénoncer l’une après l’autre, preuves à l’appui, et ces récusations sont disponibles sur le site de Belgium4Assange (www.belgium4assange.be). À titre d’exemple, même la justice suédoise reconnaît aujourd’hui à mi-mots, après avoir abandonné toutes les poursuites, que les accusations touchant au comportement sexuel d’Assange étaient une manipulation orchestrée par les Etats-Unis.

Et pourtant…


Il nous arrive de discuter de ce dossier avec des personnes que l’on apprécie, ouvertes, intellectuelles, engagées. Au départ, la position est tranchée : Assange est un sale type, un pervers sexuel, qui a fait élire Trump contre Clinton, qui est à la solde de Poutine. Argument par argument, dossier par dossier, évidence après évidence, notre interlocuteur reconnaît que, certes, les accusations sont fausses… « mais »…


En argumentation, on sait qu’une longue phrase pleine d’accords est annulée dès que surgit un « mais ». « Vous êtes intègre mais… » signifie « vous êtes malhonnête ». Au terme d’une conversation sur Assange, on arrive à cette situation absurde où l’interlocuteur reconnaît qu’Assange n’est coupable d’aucune des accusations que l’opinion publique relaie à son encontre, mais que… il l’est quand même.

Pourquoi ?


Sans doute la raison réside-t-elle dans nos biais cognitifs et dans le fait que notre cerveau n’est a priori pas conçu pour comprendre Nietzsche, la loi de la relativité et la poésie. Notre cerveau est là pour nous sauver la vie et répond donc, pour cela, à deux impératifs : la loi du moindre effort et l’instinct de survie. Autrement dit, il recherche la solution la plus sûre qu’il pourra trouver le plus rapidement possible.

Si à l’aube de l’humanité, la sécurité était une affaire de tous les instants pour laquelle l’individu devait essentiellement compter sur lui-même, elle est aujourd’hui majoritairement une affaire collective. Nous confions notre sécurité à l’État, raison pour laquelle, en particulier depuis la dernière vague d’attentats, nous avons aussi légèrement abdiqué nos libertés. Or, de quoi accuse-t-on Assange ? D’avoir révélé des « secrets d’État », révélations qui auraient conduit, de surcroît, à faire élire celui qui, aux yeux des Européens, représente un danger majeur : Donald Trump.


Mais si le secret peut parfois être justifié, dans le cadre très précis d’une action policière ou militaire requérant la surprise, ce n’est pas le cas des dossiers qu’a diffusés Wikileaks ; dans ces cas, il s’agit de crimes de guerre ou de malversations. Assange n’a pas porté atteinte à notre sécurité ; il a contribué à dénoncer des pratiques absolument contraires aux lois de la guerre ou aux principes démocratiques des États et des gouvernements qui, pourtant, les ont commises.


Autre aspect des biais cognitifs : aller au plus vite. Autrement dit, en l’occurrence, le principe du bouc émissaire. Attribuer à Assange la responsabilité dans la défaite de Clinton est grotesque et irréaliste. Outre le fait que Clinton a récolté deux millions de voix de plus que Trump et qu’une des raisons de la victoire de ce dernier est le système électoral en vigueur dans ce pays et la méfiance à l’encontre des élites – méfiance entretenue et amplifiée par le populisme de Trump, qui fait lui aussi partie des élites, mais pas les mêmes –, la première responsable de ces emails et de cette utilisation indue de sa messagerie n’est autre que Clinton.


Il faut ajouter enfin que Wikileaks n’est qu’un site de diffusion d’informations contrôlées, une sorte d’agence de presse « 2.0 ». C’est la presse qui répercute ces informations et qui leur donne ce poids ; qui parmi nous va consulter le site de Wikileaks ?


Les biais cognitifs sont innombrables et omniprésents (voir ici) et le niveau d’instruction n’y fait rien ; face à des situations de stress, ils ont toujours une longueur d’avance sur la raison. Une manipulation massive, orchestrée par un État qui entend pouvoir continuer ses manœuvres occultes dans le seul but de maintenir son hégémonie mondiale, cherche à nous faire croire que la sécurité du monde est mise en danger par un seul homme : Julian Assange. Puisqu’il est controversé, il a ce qu’il mérite. Pourtant, aucune de ces accusations ne tient la route. Même la torture qu’il a subie, ce qu’a officiellement reconnu et dénoncé le rapporteur spécial des Nations-Unies sur la torture, ainsi que les autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants qu’il a endurés ces dernières années ne semblent pas susciter leur réaction.


Et le pire, c’est que parmi ceux qui crachent sur Assange, nombreux seront ceux qui applaudiront l’évasion de Carlos Ghosn. Parce que Ghosn est du côté de l’argent, du pouvoir. De « notre » monde sûr et contrôlé. Les mafieux ont toujours fasciné et l’on a souvent haï celles et ceux qui dénonçaient les injustices.

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